La jeunesse nous montre la voie : à nous de construire la victoire collective !
Samedi, la convergence des luttes réunissait à Lille lycéen·ne·s, soignants, Gilets jaunes et agriculteurs, avant qu'un cortège paisible ne soit gazé. Geofrey Debailleux, Secrétaire d'Arrondissement du PCF Cambrésis, revient sur cette journée et appelle à construire la victoire collective.

Je n'ai pas voulu réagir à chaud à ce qui s'est passé samedi. J'avais besoin de laisser retomber les émotions, de prendre le temps de réfléchir à ce que j'avais vu, vécu et ressenti, plutôt que de céder à l'immédiateté des réactions et des commentaires qui ont suivi.
Parce qu'au-delà de la colère, il y a des questions politiques essentielles que je crois nécessaire de poser. Et parce que je refuse de laisser quelques images, aussi marquantes soient-elles, effacer ce qui m'a semblé être l'essentiel de cette journée.
Il y a quelque chose de profondément beau dans ce mouvement lycéen. Quelque chose de digne, de courageux, de créatif et, surtout, de profondément politique.
Des jeunes qui se lèvent pour réclamer le droit à des conditions d'existence dignes, le droit d'être respectés, des moyens pour l'éducation publique, des établissements où l'on puisse étudier dans de bonnes conditions et la fin de Parcoursup. Des jeunes qui refusent de considérer que leur avenir serait une affaire réglée sans eux, qu'ils devraient accepter leur sort en silence, attendre sagement leur tour et laisser les adultes décider à leur place.
Je connais ce sentiment. J'étais moi-même militant lycéen, notamment lors de la mobilisation contre la loi Travail, puis contre l'instauration de Parcoursup. J'ai adhéré à une organisation politique dès l'âge de 14 ans. J'ai connu cette solitude particulière de celles et ceux qui s'engagent sans avoir le droit de vote, comme si l'absence de majorité civile devait vous priver du droit de penser, de parler et de revendiquer.
À 28 ans, je constate encore parfois que certaines personnes, y compris à gauche, considèrent mon âge comme un argument pour remettre en cause ma légitimité. Alors, je le dis simplement : chaque personne est légitime pour parler de son environnement de vie, de ce qu'elle subit, de ce qu'elle espère et de ce qu'elle veut transformer. Il n'est pas nécessaire d'avoir un bulletin de vote pour comprendre que l'on vit dans une société injuste. Il n'est pas nécessaire d'avoir cinquante ans pour savoir ce que l'on veut pour son avenir.
Et quel avenir, justement, leur proposons-nous ?
Un monde où la guerre revient aux portes de l'Europe et où les conflits ravagent, voire génocident, des populations entières. Un monde où le dérèglement climatique menace les conditions mêmes de notre existence, où l'éco-anxiété s'installe et où les perspectives d'avenir semblent parfois se réduire à une succession de crises. Un monde où se loger, se nourrir, se soigner et envisager sereinement son avenir deviennent des préoccupations toujours plus difficiles à satisfaire. Et, pour beaucoup de jeunes, un système éducatif qui devrait leur ouvrir des portes, mais qui peut aussi leur donner le sentiment que leur avenir se joue dans des procédures de sélection et des choix imposés.
Puis, lorsqu'ils décident de prendre la parole, de se mobiliser et de réclamer des changements, certains voudraient leur expliquer qu'ils sont trop jeunes pour comprendre, qu'ils devraient attendre leur tour ou retourner en classe sans faire de bruit.
Mais attendre quoi ? Que les crises s'aggravent ? Que les décisions prises aujourd'hui aient définitivement engagé leur avenir ? Que les générations précédentes aient réglé des problèmes dont elles savent pourtant qu'elles ne pourront pas faire abstraction ?
Nous ne pouvons pas demander à la jeunesse d'être responsable de demain tout en lui refusant le droit de participer aux décisions d'aujourd'hui. Nous ne pouvons pas lui demander d'espérer sans lui donner de raisons d'espérer.
Ces lycéen·ne·s nous le rappellent avec une force magnifique. Ils ne demandent pas la permission d'exister politiquement. Ils prennent leur place. Et ils ont raison.
Samedi, à Lille, j'ai vu ce que peut être la convergence des luttes.
Nous étions là pour soutenir les lycéen·ne·s, mais aussi pour défendre nos propres revendications. Des Gilets jaunes, des jeunes, des soignants, des agriculteurs, des fonctionnaires, des associatifs et bien d'autres encore. Des personnes qui ne partagent pas nécessairement les mêmes parcours, les mêmes expériences ni toutes les mêmes opinions, mais qui se retrouvent face à des difficultés qui se rejoignent.
Comment vivre dignement quand le prix du carburant s'envole ? Comment remplir son réfrigérateur, payer son loyer, se chauffer, accéder aux soins et aux services publics lorsque tout devient plus difficile ? Comment accepter que celles et ceux qui font vivre cette société aient toujours davantage de difficultés à vivre de leur travail, tandis que les besoins les plus élémentaires deviennent une source d'angoisse ?
Ces revendications ne sont pas étrangères les unes aux autres. Elles racontent une même réalité : celle d'une société dans laquelle les conditions d'existence se dégradent, où l'on demande toujours plus aux individus tout en leur donnant toujours moins de moyens pour vivre dignement.
La manifestation était belle. Elle était joyeuse. Elle était vivante. Il y avait cette énergie particulière des moments où l'on se découvre moins seuls, où les colères individuelles commencent à se reconnaître les unes dans les autres, où l'on comprend que nos difficultés ne sont pas seulement des problèmes personnels, mais aussi des questions collectives.
Puis, brutalement, nous avons été gazés.
Une rue entière remplie de gaz lacrymogène, alors que nous avancions dans le calme. Des personnes qui toussent, qui suffoquent, qui cherchent leur souffle. Des enfants, des personnes âgées, des chutes, des manifestant·e·s pris·e·s dans cette atmosphère irrespirable. Nous avons tous été confrontés à cette violence, avec ce sentiment d'incompréhension face à une intervention qui venait frapper un cortège pourtant calme.
Et cette scène s'inscrit dans un contexte plus large. Les violences subies par des lycéen·ne·s mobilisé·e·s sont documentées : tirs de LBD ayant entraîné des mutilations, blessures graves, mâchoires brisées, mais aussi témoignages de violences sexuelles lors d'interpellations. Des jeunes qui réclament des moyens pour étudier dans de bonnes conditions et qui se retrouvent confrontés à des violences susceptibles de bouleverser leur vie.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Nous parlons de jeunes qui font usage de leur droit à exprimer un désaccord, à se rassembler et à revendiquer. La réponse qui leur est apportée devrait être celle de l'écoute, du dialogue et du respect de leurs droits. Pas celle qui consiste à leur faire comprendre, par la force, que leur place serait ailleurs.
Et puis je suis rentré chez moi. J'ai allumé la télévision. Et j'ai eu le sentiment de regarder une autre manifestation.
Les images étaient celles des dégradations, des vitrines brisées, des magasins pillés. Je ne nie pas la réalité de ces faits, ni l'importance de certains dégâts. Mais je veux faire une distinction qui me paraît fondamentale : les violences concernent d'abord les êtres humains. Les dégradations matérielles sont une autre réalité, qu'il faut pouvoir nommer et analyser sans tout confondre.
Surtout, ces images ne racontaient plus la joie, la dignité, les revendications et la diversité de celles et ceux que j'avais croisés quelques heures plus tôt. Elles ne racontaient plus cette convergence de personnes qui, malgré leurs différences, essayaient de construire quelque chose ensemble.
Soyons clairs : les pillages à des fins d'enrichissement individuel ne sont pas une forme supérieure de radicalité. Ils ne constituent pas une étape nécessaire de la lutte sociale. Ils peuvent, au contraire, détourner une mobilisation de son objectif, briser les solidarités et fournir à ceux qui veulent l'étouffer les images dont ils ont besoin pour la discréditer.
Et je refuse tout autant le discours qui consiste à désigner indistinctement les jeunes des quartiers populaires comme responsables de ces événements. Cette stigmatisation est injuste et dangereuse. Elle transforme des catégories entières de la population en coupables désignés, sans distinguer les individus, les actes ni les responsabilités. On ne défend pas la justice sociale en reproduisant des préjugés de classe ou des discriminations.
Mais refuser la stigmatisation ne signifie pas renoncer à notre exigence politique. Nous devons être capables de dénoncer les comportements individualistes, les destructions et les pillages sans condamner en bloc une jeunesse, un quartier ou un mouvement entier.
C'est précisément là que mon regard se tourne vers la Commune de Paris, cet horizon historique qui nourrit ma réflexion politique.
La Commune n'était pas un espace magique dans lequel les contradictions humaines auraient disparu. Même dans un moment révolutionnaire, certains pouvaient chercher à profiter de la crise, à se servir personnellement plutôt qu'à contribuer à l'émancipation collective. Les communard·e·s eux-mêmes dénonçaient fermement ces comportements et les appropriations individuelles qui contredisaient le sens de leur engagement.
Parce qu'une révolution, une insurrection ou un mouvement populaire ne se résume pas à la destruction de l'ordre existant. Il s'agit de construire autre chose. De faire passer l'intérêt collectif avant l'intérêt individuel, de combattre les injustices plutôt que de profiter de celles-ci, de créer les conditions d'une vie meilleure pour toutes et tous.
On ne fait pas la révolution pour se servir, mais pour que plus personne n'ait à subir l'injustice.
C'est une exigence qui me semble essentielle aujourd'hui. La colère sociale est légitime. Elle est même nécessaire lorsque les institutions ne répondent plus aux besoins de la population. Mais cette colère ne peut pas être notre seul horizon. Si nous voulons gagner, nous devons lui donner une direction, une organisation et un projet.
La jeunesse nous montre la voie. À nous de construire la victoire collective.
Je veux que nous défendions ce mouvement sans naïveté, mais sans céder au pessimisme. Qu'on ne nous oblige pas à choisir entre la condamnation aveugle de toute contestation et l'acceptation de tout ce qui se produit en son nom. Nous pouvons soutenir fermement les revendications des lycéen·ne·s, dénoncer la répression, refuser les pillages et exiger une autre société. Ces positions ne sont pas contradictoires. Elles participent d'une même volonté d'émancipation.
Nous avons besoin d'un mouvement populaire, joyeux, créatif et inclusif. Un mouvement capable de rassembler les générations, les professions, les territoires et les personnes que l'on oppose trop souvent les unes aux autres. Un mouvement dans lequel les revendications des lycéen·ne·s rencontrent celles des travailleurs, des soignants, des agriculteurs, des précaires, des retraités et de toutes celles et ceux qui veulent vivre dignement.
Mais nous avons aussi besoin d'un mouvement organisé et structuré. Car la spontanéité peut ouvrir une brèche, l'indignation peut mettre des milliers de personnes en mouvement et la créativité peut renouveler nos façons de lutter. Pour transformer ces élans en victoires durables, il faut construire des solidarités, élaborer des revendications communes, se donner des objectifs et organiser collectivement les moyens de les atteindre.
Alors, rejoignons les mobilisations. Organisons-nous dans nos établissements, nos lieux de travail, nos partis, nos syndicats, nos associations et nos collectifs. Faisons vivre les solidarités concrètes. Inventons des formes d'action nouvelles, à l'image de ces lycéen·ne·s qui nous rappellent qu'il est toujours possible de se lever, de créer et de refuser la résignation.
Ne laissons ni la répression nous intimider, ni les pillages détourner notre combat, ni les discours médiatiques réduire nos aspirations aux images de vitrines brisées.
Ce que j'ai vu samedi à Lille, ce n'était pas seulement une manifestation. C'était la possibilité de faire converger des colères, de retrouver une force collective et de rappeler que nous ne sommes pas condamnés à subir.
Cette possibilité, nous devons la faire grandir.
Avec de la joie, de la créativité, de la solidarité, de l'organisation et une ambition politique claire : non pas uniquement exprimer notre colère, mais gagner des droits, améliorer nos conditions d'existence et construire une société plus juste.
Ensemble.
